« Fresh Widow » est un tableau que Marcel Duchamp fit réaliser en 1920 par un artisan new yorkais, ce tableau était donc dès le départ paradoxal. Cette œuvre d’après guerre représente une porte fenêtre à la française, le calembour sur le titre du tableau nous apparait alors. En effet Marcel Duchamp en grand amateur de blagues et d’humour gras nous offre ici une œuvre dans son style, ironique. Tout du moins c’est notre sentiment à la découverte de ce tableau, mais suffirait-il à « Fresh Widow » d’être une œuvre ironique et paradoxale pour être exposée dans les plus grands musées de notre monde?

Dans un premier temps ce tableau nous apparait donc comme un parfait paradoxe. Tout d’abord il ressemble à une sculpture, mais n’en est pas une, car n’est pas conçu pour que le spectateur en fasse le tour, mais ne correspond pas non plus aux caractéristiques classiques du tableau. L. B. Alberti décrivait le tableau de son époque comme une fenêtre ouverte sur le monde, or Marcel Duchamp nous livre ici un tableau représentant une porte fenêtre fermée et opaque, pied de nez évident aux préjugés que le spectateur pourrait avoir sur l’art. Ce tableau ne présente de plus aucune facture, il pourrait être l’œuvre de n’importe quel artisan, or, dans l’esprit cloisonné de la collectivité, l’art est associé à un savoir faire que seul l’artiste possède, bang, second présupposé abattu. Affectionnant tout particulièrement les calembours, Marcel Duchamp s’en donne à cœur joie avec sa « Fresh Widow », il va jusqu’à ne pas signer l’œuvre de son nom, mais de celui de son alter ego féminin, Rose Selavy. En plus de provoquer le visiteur plus intéressé par les noms des artistes que par leurs travaux, Marcel Duchamp signe ici d’un pseudonyme rappelant ceux utilisés par les femmes de joies. L’utilisation de ce pseudonyme n’a donc rien de gratuit, puisqu’il rajoute au calembour lié à la juxtaposition dans le titre de l’œuvre des mots « fresh » et « widow». Celui-ci est encore renforcé par l’utilisation de rideaux de cuirs pour habiller la porte fenêtre. En effet ce matériaux ayant une connotation érotique, l’utiliser pour pendre des rideaux chez une veuve parait incongru. Marcel Duchamp avait enfin expressément demandé à ce que ces carreaux de cuirs soient cirés tous les matin, pure provocation ou demande visant à renforcer l’impression d’érotisme se dégageant du tableau? Dans tous les cas celui ci vise apparemment à bousculer les plus puritains et conservateurs des visiteurs, mais déranger n’est il pas le bien des grandes œuvres? À première vue ce tableau semble être le summum du paradoxe, une œuvre anti-doxa, anti préjugés et autres présupposés. Marcel Duchamp, l’artiste rebelle par excellence, nous livre ici une œuvre dans sa lignée, la provocation.

Toutefois réduire « Fresh Widow » à une œuvre rebelle ne serait pas rendre hommage au géni de Marcel Duchamp. Au lendemain de la première guerre mondiale, Duchamp nous livre ce tableau représentant une porte fenêtre cloisonnée par d’épais rideaux. Le spectateur se trouve à l’extérieur, en effet les gonds indiquent qu’on se trouve en plein air. Cette porte fenêtre opaque est peinte d’une couleur vive et habillé de rideaux faits de cuir noir cirés régulièrement. On a donc l’impression d’observer une entité noire et dense formée par l’opacité du cuir, antithèse de la peinture vive enveloppant la porte fenêtre, porte qui du point de vue du visiteur contient l’entité, puisqu’elle est la seule muraille entre elle et le spectateur, la beauté de cette porte, résistante à la pression de cette entité, est la seul barrière au chao se trouvant derrière elle. Duchamp ayant demandé à ce que les carreaux de cuirs soient cirés tous le matins, comme le ferait un militaire avec ses rangers, ce cuir ne symboliserai donc pas seulement l’érotisme, mais aussi le chao apporté par militarisme dans les années 1910. Cette anecdote ne sert donc pas seulement la cause du calembour, mais aussi celle du fond. Cette porte fenêtre se trouve derrière nous, puisque nous sommes dehors, à l’air libre, on se détourne peu à peu d’elle et de son contenu. « Fresh Widow » ne serait plus alors une veuve infidèle, mais une veuve soulagée, veuve dont les enfants seront épargnés par les tranchés, veuve dont le frère rentrera entier, veuve dont l’oncle sera libéré par l’ennemi avant qu’il ne soit exécuté, veuve qui aura beaucoup perdue, mais pas assez pour se résigner. La France d’après guerre, veuve de tant de soldats, arrivera-t-elle à se détourner peu à peu de l’horreur de la guerre pour se concentrer sur son avenir? C’est la question que nous pose ici Marcel Duchamp avec « Fresh Widow », question sans réponse, encore aujourd’hui.

Fresh_Widow_de_Marcel_DuchampMarcel Duchamp nous livre donc ici une œuvre profonde que seuls les visiteurs persévérants et détachés de tout préjugés pourront cerner et comprendre, cette œuvre traduit donc le sentiment général de cette France d’après guerre, France qui s’habille de couleurs vives et festives, mais qui ne peut se détacher totalement de ces pertes humaines, cette horreur qui n’avait jamais été aussi exacerbée. Cette œuvre pouvant paraitre superficielle et joyeuse est en réalité très profonde et dure, paradoxalement.